mardi 2 août 2016

27.

Je nageais. 
Quand par le plus hasardeux des phénomènes qu’il m’ait été donné de vivre, je fus pêchée par un filet en haute mer... je n’y connais rien en pêche, étais-je pêchable ?... Aucune idée... et que nageais-je là ? J’ai toujours été horrifiée par les mers trop hautes, on ne voit plus l’horizon. Une fois remontée à bord du chalutier, dont j’appris le nom par une sardine empêtrée : Que les bateaux à sardines sont des chalutiers, mais que les boites de sardines, elles, restent des boites, ne dit-on pas une boite de sardines ? J’avais pourtant espéré une fantaisie nominative... mais je m’égare. Joueuse, je m’étais fait un banc de copines... elles sont agitées toutes ces sardines dans le même sens comme un banc de poissons !... Suis-je plus bête que sotte ? Elles en étaient !... Mais rions. Et une fois déversé le contenu... nous fûmes triées... trop vives, trop fines, trop bleues... et mes petites sardines qui passaient par dessus bord au bon vouloir de ces critères si dérisoires... Et puis saisie, enfin mon tour de retourner à ma baignade, de me plonger dans l’eau du bain... Quand... 
- Une crevette ! S’écria la main...
Moi une crevette ? Me demandais-je, courant allègrement de surprise en surprise... j’ai toujours eu horreur de m’ennuyer mais à ce point de non-ennui, c’est l’aventure ! 

- Une belle crevette, et rose vif pigmenté de grenat !... Serait-elle cuite ?... Riait la main...
J’étais bien cuite de coup de soleil en coup de soleil, j’étais beaucoup plus rouge que grise... C’était le premier jour de mes vacances, mais de là à me faire passer pour une crevette...

Jane Véronique

samedi 30 juillet 2016

26.

La chambre d'hôtel a rétréci quand elle est partie. La musique de ses baisers, le goût de ses lèvres, l'empreinte de son désir, ont saturé l'air de leurs fragrances, tandis que les murs se rapprochaient jusqu'à se rejoindre. Je n'ai dû mon salut qu'à une fenêtre restée ouverte. J'ai donc filé par les toits, le cœur encore tout gonflé d'elle. Je savais que je ne la reverrais pas. C'était le contrat, je l'avais signé en connaissance de cause. Ce que je n'avais pas envisagé, au moment de le signer, c'est que ce serait à ce point difficile. Il ne me restait donc plus qu'à me laisser glisser le long de la première gouttière venue... et si possible, continuer à descendre, jusqu'au fond des égouts. Là, fermer les yeux et plonger. C'était le bon moment pour aller voir si, vraiment, la mer était au bout.

Marc Menu

jeudi 7 juillet 2016

25.

Tu les as comptés toi ?… tous ces « plus jamais » et cette masse de « c’est fini » qui s’amoncellent et s’immiscent impertinents ?… tu sais ce que je vais oser ? Je vais reculer, aussi loin que je pourrai, en courant, à l’envers pour arriver avant le commencement des « il n’y aura pas d’autres fois »… juste avant que les « trop tard » me pourrissent un jour la vie jusque dans un trou sous les racines d’un arbre. Moi je les ai comptés, tous autant qu’ils sont, et je ne sais même pas comment dire le chiffre que j’ai compté… la liste est à pleurer, elle n’en finira jamais de continuer. J’irai tout droit en arrière, jusqu’à ce que je retrouve les « pour toujours » et les « encore » et je me ferai couper la tête par un bourreau de grand chemin, qui offre son coup de hache contre une tendresse au fond de bras au fond d’un lit au fond d'une nuit. Je me ferai couper la tête juste avant que ne commence la fin du désir, juste pour le garder vivant… parce qu’une fois décapitée, je ne pourrai plus le voir s’étioler…
Et s’il te plaît, fais-moi encore l’amour avant que je perde la tête.


Jane Véronique

mardi 5 juillet 2016

24.

Dans la seconde moitié du 21è siècle, la peine de mort connut un regain de popularité. Les exécutions revinrent à la mode, générant des centaines d'emplois, et les bourreaux rivalisèrent d'imagination et de créativité pour en faire de bien jolis spectacles. Bientôt, le succès fut tel que l'on manqua de condamnés. On eut alors recours aux pauvres et aux immigrés, que l'on exécuta en échange d'une année - leur dernière en l'occurrence - de vie de château. La formule fut tellement appréciée qu'il fallut engager des bourreaux supplémentaires. C'est ainsi que ma maîtresse reprit du service. Je ne pouvais pas faire moins que d'assister à sa première exécution... son allure, sa cruauté me fascinèrent, tant et si bien que nous fîmes l'amour cet après-midi-là - les exécutions avaient lieu le dimanche midi, au sortir de la messe - comme jamais nous ne l'avions fait auparavant. Sur l'oreiller, elle me confia que pour y mettre tout son cœur, elle s'était imaginée exécutant ma femme. C'est à cet instant précis que l'idée germa.

Marc Menu

jeudi 30 juin 2016

23.

Je suis morte. Je suis morte petit à petit. Je ne m’en suis pas rendu compte. Ça ne m’est pas tombé dessus en un seul morceau comme un pan de mur qui se serait détaché alors que je passais sur le trottoir du petit marchand de guimauves. Non, je suis morte progressivement, engloutie sans douleur, sans souffrance… J’aurais pu me méfier, j’aurais dû… les mots n’existaient plus, les silences prenaient des allures de fissures, dans lesquelles j’aurais pu enfoncer mes doigts, ma main et un bras entier… et je me suis écroulée de sommeil dans ce parfum de sucre cuit. La mort s’est immiscée, m’a investie. La mort m’a prise sans utiliser de subterfuges. Elle s’est installée et je ne l’ai pas sentie, sans démangeaison, irritation quelconque, allergie colorée et persistante… La mort est arrivée et est restée là en moi… Mais la mort de quoi ?… D’ennui, je ne vois que ça, c’est cet ennui qui a causé le malheur… si ça avait été de peur, j’aurais ressenti cette crispation caractéristique qui précède l’affolement… et je m’en serais sortie !

Jane Véronique

lundi 27 juin 2016

22.

Mieux que personne, elle maîtrisait l'art subtil et millénaire du bouche à bouche. Elle en avait recueilli les arcanes des lèvres d'un maître nippon, et n'avait eu de cesse, par la suite, de raffiner sa technique au moyen de longues séances de méditation labiale. Son savoir faire était réputé à cent lieues à la ronde... et les hommes en mal d'évanouissement ou de noyade se transmettaient précieusement son nom sous le manteau. Il était de bon ton, sur la carte de visite d'un monsieur comme il faut, de trouver la mention 'réanimé par mademoiselle Natacha'. Bientôt, les fausses noyades furent légion - dans la région. Je fus du nombre à plus d'une reprise. À chaque fois que je mourais, elle était là pour me ramener à la vie. Je ne m'en lassais pas. Jusqu'au jour où une grève des cheminots... elle n'arriva pas à temps.
Alors oui, je suis mort. Mais je vous prie de croire que désormais, de l'autre côté... je vote à droite. Rien que pour les faire chier, ces cons. 

Marc Menu

vendredi 24 juin 2016

21.

Au tout début, il n’y avait que le silence froid. Mais au tout début, entendait-on ?... Il est aisé de répandre des théories originelles fondées sur le bouche à oreille sans savoir si les oreilles existaient… Il est effectif que de bouche à bouche, les notions aussi complexes soient-elles, pouvaient sans ambiguïté se disséminer à une vitesse exponentielle… leur signification avait toute liberté de se disloquer au hasard des langues les plus mauvaises. Mais qu’elle importance ? Qui aurait eu la capacité d’en contester la véracité ?… Elles circulaient aussi impénétrables qu’inentendables… et pour cause, les oreilles n’existaient bel et bien pas. C’est ainsi que des siècles durant les oiseaux chantèrent sans être écoutés. Par quoi l’auraient-ils été ? Sans compter sur une concurrence débridée qui avait flingué l’écoute réciproque. Les oiseaux s’obstruaient les orifices auriculaires à l’étoupe de duvet et à tour de bras pour ne plus s’entendre. Ainsi mus par une situation pétrie d’inutilité, ils se turent en attendant que l’homme invente enfin l’oreille… Puis une foultitude de produits dérivés dont les rafales, les aboiements, les armes automatiques, les furieux et bien d’autres peu ou moins usités…

Jane Véronique